Innovation Sociale et Territoires 

Coopération acteurs locaux / chercheurs en SHS : une source d'enrichissement mutuel

Laurent Rebière et Stéphane Montuzet

Les acteurs locaux engagés dans la démarche de Pôle territorial de coopération économique du Sud Aquitaine ont engagé depuis 2014 une démarche de coopération avec des chercheurs, dont Xabier Itçaina, coordonnateur scientifique du CIS Crisalidh. Le témoignage de Stéphane Montuzet, directeur du CBE[1] du Seignanx, illustre comment, en aidant les acteurs à analyser leur pratique par la mise en mots de leur démarche et le repérage de son originalité, l'apport des chercheurs constitue un point d'appui pour la consolider et anticiper ses évolutions.

Afin de faire face au développement du bassin d’emploi Sud Landes/Pays Basque, depuis plus de 10 ans, les acteurs locaux autour du CBE du Seignanx ont fait le choix d’un modèle de développement spécifique, liant économique et social, structurant des outils permanents, développant des modes de coopérations multi-acteurs et multi-thèmes. L’économie sociale et solidaire y est devenue un cadre d’action récurrent, en écho à la pratique de développement, passant par des phases d’expérimentation, d’innovation sociale et étant maintenant un élément de mise en œuvre du développement des territoires. C’est cette démarche originale qui leur a valu d’obtenir le label de Pôle Territoriale de Coopération Économique en janvier 2014, à l’issue d’un appel à projet lancé conjointement par la ministre de l’Égalité des territoires et du Logement et le ministre délégué chargé de l’Économie sociale et solidaire et de la Consommation.
Avant même le lancement de Crisalidh, le PTCE Sud Aquitaine avait sollicité Xabier Itçaina pour nourrir la réflexion du pôle.

Qu’est-ce qui a amené le PTCE à souhaiter travailler avec des chercheurs ?
Il y a plusieurs aspects mais c’est finalement très simple.
Le premier tenait à notre vision de ce qui est constitutif du processus de développement. Avec Laurent Rebière directeur du FJT de Tarnos nous avons toujours pensé et mis en pratique des temps de conceptualisation avant d’opérationnaliser nos projets. Sur cette entrée, on a toujours eu l’idée que ce serait bien d’aller plus loin en se connectant avec des chercheurs pour penser avec eux – de façon plus performante, plus efficace et plus structurée que notre réflexion – ce que pourraient être les enjeux et les façons d’y répondre par notre action de développement. Nous avons toujours pensé que ces temps de conceptualisation, de même que les temps d’ingénierie, étaient nécessaires au préalable à l’action de développement. C’est un premier point qui concerne l’amont.
Le second aspect concerne l’aval. Au fil du temps nous en sommes venus, comme le disait Danièle Demoustier[2], à tricoter un modèle de développement, une façon de faire, et à creuser les questions de coopération d’où ont émergé deux besoins.
Le premier a été d’avoir des personnes qui soient capables de décortiquer ce que nous faisions, de prendre du recul, du temps pour analyser les ressorts, les « comment » de notre action, avec l’idée évoquée avec Xabier Itçaina d’aller, potentiellement, jusqu’à la production d’un livre qui pourrait retracer tout ça. Nous avons alors pensé de suite à nous rapprocher de chercheurs, ceux-ci nous paraissant les plus à même de travailler sur ces questions-là.
Puis rapidement est venu un second besoin, lié au fait que nous étions assez limités pour produire de vraies caractérisation, explication, démonstration des effets que générait notre action. Nous pouvions tenir le discours qu’elle ne générait pas que des effets économiques au sens financier, qu’elle générait aussi des effets en matière de solidarisation des acteurs, d’utilité sociale sur le territoire, mais une fois qu’on avait dit ça, on ne pouvait pas aller beaucoup plus loin. Nous n’avions pas les outils pour le faire.
C’est pour ça que dans l’expérimentation des trois années du PTCE, nous avons intégré ce volet R&D qui à la fois visait à faire l’historique de notre action et à la fois nous permettait de caractériser notre modèle et ses retombées.

Concrètement, à quelle date a été intégré ce volet R&D ?
Le pôle de coopération, on en parlait depuis 2008/2009, mais il n’a ouvert qu’en septembre 2014 pour sa partie physique, un bâtiment de 6200m². C’est en 2013 que nous avons pu glisser dans la réponse à l’appel à projet PTCE la volonté d’avoir un groupe de recherche local. Quand je dis groupe de recherche local, c’est parce que nous avions aussi noué des liens avec certains labos comme le Labo de l’ESS, le LISE du CNRS et Laurent Fraisse, mais ça servait surtout la démarche nationale et moins la nôtre. Ça n’avait pas l’opérationnalité nécessaire pour répondre à nos besoins. Il y a donc eu une opportunité financière avec l’appel à projet national PTCE pour nous donner un peu de moyens pour « défrayer » des chercheurs. Ça s’est mis en place de façon très opérationnelle en 2014, sachant qu’avec Xabier et Danièle nous avions commencé à en parler avant. Nous pouvons donc dire que ça s’est mis en place en 2013, que c’est devenu vraiment opérationnel en 2014, et ça va durer – pour une première phase, mais j’espère qu’il y en aura d’autres – jusqu’en avril/mai 2017 avec Xabier et Danielle, quand ils nous rendront leurs écrits.
Je dis première phase parce que ce serait dommage de ne pas poursuivre, c’est l’objet des échanges avec Crisalidh, de pouvoir intégrer notre action dans vos travaux, vos réflexions, et finalement dans le réseau. Ce partenariat serait une bonne chose.

Quels ont été les apports générés par cette coopération avec des chercheurs ?
Il y a deux types d’apports, sachant qu’une grosse partie des réponses apparaîtra quand on aura les travaux finalisés et qu’ils viendront répondre vraiment aux besoins que nous avions exprimés. Pour être plus clair, les trois volets qu’on a arrêtés avec Danièle et Xabier sont :
-  un premier volet de caractérisation et d’explication, par l’histoire, de ce que nous avons fait ; c’est le volet mise en récit ;
-  un deuxième volet de caractérisation du modèle économique du PTCE ;
-  enfin un troisième volet qui concerne l’évaluation et la valorisation des retombées territoriales et d’utilité sociale de la coopération.
On en attend donc des apports et des effets très structurés. Mais ce que l'on constate d’ores et déjà, c’est un effet d’émulation et d’entrainement. On travaille avec Danièle et Xabier dans le cadre d’un comité de R&D où l’on a l’ensemble des acteurs fondateurs du pôle de coopération autour de la table. Ce qui fait que nous sommes vraiment dans une dynamique de type recherche-action parce que ça nous permet aussi de faire évoluer nos pratiques : « pourquoi vous avez fait ça, pourquoi vous n’avez pas fait ça ? ». Ça ouvre la parole de certains acteurs, ça permet à Xabier et Danielle de remettre en lumière certains points, à partir d’éléments théoriques ou en croisant avec d’autres expériences qu’ils ont, eux, pu suivre par ailleurs. Il y a donc bien un effet d’émulation, d’entrainement, d’enrichissement de nos pratiques mais de nos pratiques collectives. Ce mot est important.

C’est un temps d’analyse partagée des pratiques accompagné par un regard extérieur qui vous aide à exprimer et formaliser cette analyse…
C’est plus réciproque que ça dans le sens où les acteurs se prêtent aux questions et à la méthode de Danièle et Xabier pour qu'ils en tirent des éléments de recherche. Mais les deux sont très intéressants et se font dans le même temps. Ils ne sont pas là dans un travail de consultants, il y a une vraie réciprocité : on alimente leur réflexion et en même temps, nous avons un retour de leur part sur les comment, pourquoi, pistes, lacunes ou certaines choses qu’on aurait encore à traiter. Il y a une sorte de compétence collective, compétence individuelle et collective, qui s’enrichit de façon assez forte au travers de la coopération avec eux. C’est très fort en termes de valeur et de pourquoi on fait les choses ensemble ; il n’y avait pas trop de doutes avant, mais il y en a encore moins : on sait vraiment pourquoi on fait les choses, pourquoi on s’est mis ensemble autour de la table, parce que là, on le décortique, on l’explique, on en débat. Il y a cet effet de solidarisation et de ciment entre les acteurs.

Donc un effet de solidarisation entre les acteurs et de réciprocité avec les chercheurs ?
Oui, complètement, et tout le monde a conscience de ce double jeu, depuis le début. Sachant que pour nous, même si ce n’était pas le premier besoin, dans la posture un peu militante de Laurent Rebière et de moi-même, c’était aussi de dire « si ça peut contribuer à faire avancer un peu la cause qu’on défend, le modèle qu’on défend, faisons-le ». C’est aussi une façon de diffuser notre modèle. Ce n’est pas l’objectif premier, mais globalement on le savait, on avait pleinement conscience que se jouait ça aussi.

Donc un enjeu de diffusion de votre expérience et de valorisation de son modèle « original »…
Oui, tout à fait. Pas modèle au sens d’exemplarité, mais au sens « façon de faire » et qu’on peut qualifier d’atypique parce qu’il y a quand même beaucoup de choses que nous avons défrichées et, même s’il y a certainement eu d’autres expériences un peu similaire ailleurs, on ne peut pas dire qu’elles soient pléthores. Donc l’idée de modèle est plus dans l’idée de « façon de faire différente », et certainement avant-gardiste parce qu’on parle de PTCE maintenant, mais globalement, l’idée de développer un territoire collectivement au travers des organisations de l’ESS, nous l’avons posée dès 1998-99 auprès des élus locaux.

A-t-il été facile de convaincre, d’avoir une adhésion collective à cette coopération ?
Il y a eu un gros travail de mise en conviction de la part de Laurent et de moi-même auprès d’élus, d’entreprises, mais globalement, on a plus eu des interrogations sur le comment, que des objections. Leur réponse a été « oui » assez rapidement, par contre en nous demandant « qu’est-ce que vous allez faire, comment vous allez le faire, vous pensez à quoi ? ». Nous avons mené notre approche sous trois angles :
Le premier a été de dire aux élus : si vous voulez un développement économique qui génère de la richesse sociale, des retombées sociales, de la solidarité locale, il va falloir le penser de cette façon-là. C’est un premier niveau de mise en conviction, sous un angle politique.
Le deuxième a été de leur dire : ce qu’on vous demande, ce n’est pas un chèque en blanc, on va vous donner des choses très opérationnelles, et à l’époque, on mettait sur la table la création du GEIQ[3] BTP, qui était très opérationnel auprès des entreprises, en matière de formation. On avait là quelque chose de très concret qui se mettait en place.

À ce stade, vous aviez déjà besoin de chercheurs pour vous aider ?
À l’époque on n’avait pas les chercheurs. La première fois qu’on a commencé à travailler avec des chercheurs, c’était de façon très exogène. Ce fut avec Danièle Demoustier quand en 2002 on créait les SCIC au niveau national, démarche à laquelle nous avons participé. Après, nous avons continué à avoir quelques échanges sporadiques avec Danièle jusqu’en 2008/2009. Elle est venue une fois ici, nous sommes partis à Grenoble une fois, mais c’était très épisodique. C’est à partir de 2009/2010, qu’on a commencé à intensifier ça. D’abord dans les réseaux où l’on commençait à parler de Pôles de coopération et après beaucoup plus localement, avec Xabier, avec l’appel à projet national, mais aussi avec Jacques Le Priol[4] dans le cadre de la démarche régionale de soutien à l’innovation sociale. Mais en 1998/99, on se fondait sur les seules réflexions de Laurent et de moi-même. On cogitait alors des heures entières sur « comment on fait du développement local ? », « comment on le génère ? », « comment le développement local n’est pas source d’appauvrissement du territoire et des structures notamment de l’ESS, comment on le finance... ». C’est pour ça que nous avons travaillé sur les questions d’hybridation financière, de coopération territoriale en se battant contre les logiques de réseautage par exemple. On se posait des questions très prospectives… Mais plus on mettait d’acteurs et de structures autour de la table plus c’était compliqué pour nous. C’est pour ça qu’on en est venu petit à petit à se dire : il faut que ce soit une fonction territoriale et pas simplement une démarche portée par deux personnes.
Et donc le troisième angle a été de dire : « vous allez nous financer du temps d’ingénierie, de prospective. S’il n’y a pas ça, on ne pourra pas faire le coup d’après ».

À qui adressiez-vous ce message ?
Aux élus locaux, commune de Tarnos essentiellement et Communauté de communes. Et à cette époque-là, ils ont accepté de commencer à lancer le CBE dans une dynamique beaucoup plus autonome, avec plus de moyens financiers et plus de moyens au sens de la légitimation politique aussi. Nous sommes alors entrés dans le cycle de ces quinze dernières années qui a donné cette façon de développer qu’on reconnaît maintenant à travers les PTCE.


[1]Les CBE (Comité de Bassin d’Emploi) sont des « instances locales d’animation du dialogue social, de concertation, et d’action dont l’objectif est de contribuer à l’amélioration de la situation locale de l’emploi et du développement local du territoire ». À cette fin, ils réunissent collectivités territoriales, représentants des employeurs et des salariés, acteurs associatifs, structures d’insertion et de formation, et service public de l’emploi. Issus des Comités locaux emploi-formation créés dans les années 80, leur nombre est aujourd’hui très restreint, l’Aquitaine n’en comptant qu’un, celui du Seignanx dont le directeur, Stéphane Montuzet, a impulsé la création du PTCE Sud Aquitaine avec Laurent Rebière, directeur du Foyer de Jeunes Travailleurs de Tarnos.
[2]Danièle Demoustier est enseignante-chercheure à l’IEP de Grenoble où elle a constitué en 1985 l’Équipe de Socio-Économique Associative et Coopérative (ESEAC). Elle a publié de nombreux ouvrages et articles sur l’économie sociale et solidaire.
[3]Groupement d’employeurs pour l’insertion et la qualification.
[4] Jacques Le Priol était alors chargé de mission économie sociale et solidaire et innovation sociale à la Région Aquitaine. Il est aujourd'hui directeur de l'économie sociale et de l'innovation sociale au sein de la Région Nouvelle Aquitaine.

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